Salon de Gertrude Stein

« J’ai été de grande envergure et ai eu beaucoup à choisir… »

J’ai vu une étoile qui était basse. Elle était si basse qu’elle scintillait. Le souffle était dedans.

Gertrude Stein Lève bas-ventre, 1917

Rue de Fleurus, n° 27. Une maison à deux étages, un atelier attenant. Côté pavillon, quelques chambres, une salle de bains, une cuisine où l’on dîne. Côté atelier, une vaste pièce, des meubles cirés de la Renaissance italienne, un poêle, deux ou trois tables encombrées de fleurs et de porcelaines. Une cheminée, une croix massive pendue entre deux fenêtres. Sur les murs: Gauguin, Delacroix, Greco, Manet, Braque, Vallotton, Cézanne, Renoir, Matisse, Picasso et d’autres.

Ce n’est pourtant pas un musée. Et en plus, à l’époque, la plupart de ces tableaux ne valent pas grand-chose. Ce sont les Stein qui habitent là. Chaque samedi, ils reçoivent des invitées. C’est à peu près une table ouverte. Pour avoir le droit d’entrer, il suffit de répondre à la question rituelle lancée par la maîtresse de maison: « Qui vous envoie? » par un nom d’artiste dont les œuvres sont exposées là.

On pénètre alors dans le vaste atelier où se presse une foule disparate – peintres, écrivains, poètes. La compagnie est des plus agréables. Guillaume Apollinaire est là, Braque aussi, Pablo Picasso, Max Jacob, Henri Matisse, Fernande Olivier. Il y sont aussi Maurice de Vlaminck et Robert Delaunay.

Gertrude Stein est le chef d’orchestre de ces réunions d’artistes et s’aime dans ce rôle. Assise sous son portrait (peint par Picasso), elle dispense ses commentaires avec autorité. Elle ne supporte ni les écrivains qui n’admirent pas les quelques nouvelles qu’elle a publiées dans les journaux américains, ni les peintres quand ils ne lui sont pas dévoués, elle qui est leur bienfaitrice matérielle et morale. A ceux qui refusent de se rendre dans les salons officiels, elle offre un lieu d’exposition grâce à quoi on les connaît et on les reconnaît.

Gertrude Stein aime beaucoup inviter Matisse et Picasso ensemble. Ils s’admirent, ils ne s’apprécient pas beaucoup, ils se mesurent tout le temps. C’est un magnifique spectacle. Les deux peintres  ont cependant quelques points communs: l’intérêt et l’amitié qu’ils portent à l’égard de l’hôtesse de la rue de Fleurus. Sur les murs de l’appartement sont accrochées des œuvres de tous deux. Les Stein ont compris depuis qu’ils les ont découverts qu’ ils sont les deux géants de l’art moderne.

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Gertrude Stein © 2006 Man Ray Trust.ADAGP

 

Man Ray qui rencontre aussi Gertrude Stein, décrit cet événement ainsi:

De ma première visite à Gertrude Stein, rue de Fleurus, peu de temps après mon arrivée à Paris, je garde des impression mélangées. Je traversai la cour et sonnai: une petite femme brune et qui portait de longues boucles d’oreilles, comme une Gitane, m’ouvrit la porte. Puis Gertrude Stein m’accueillit en personne, avec un grand sourire chaleureux. C’était une personne massive, vêtue d’une robe et chaussettes de laine, et les pieds chaussés de sandales confortables qui accentuaient son poids. J’avais apporté mon appareil car il était convenu que je la photographierais chez elle. Miss Stein me présenta son amie Alice Toklas, que j’avais prise pour la femme de chambre, tant elle était strictement vêtue: robe noire imprimée, rehaussée de dentelle blanche. Miss Stein, elle, portait un corsage à fleurs et, autour du cou, une écharpe fermée par une broche victorienne. Elles s’assirent toutes les deux sur des fauteuils recouverts d’indienne qui se confondaient avec leurs robes. J’installai mon appareil. […] Gertrude Stein  était une femme mûre et endurcie: personne,à son avis, n’était à la hauteur de ses premiers amis – Picasso, Braque et Matisse. Aussi condamnait-elle les écrivains qui, selon elle, l’auraient imitée: Hemingway, Joyce, les dadaïste, les surréalistes. Le pionnier, c’était elle. Son amertume se manifestait plus clairement lorsque les autres étaient universellement reconnus avant qu’elle le fût elle-même. Dans son propre cercle, c’était toujours elle qui avait la parole. Celui qui essayait de la lui prendre était immédiatement rappelé à l’ordre. Au cours d’une petite réunion, elle conversait avec deux d’entre nous alors qu’à l’autre bout de la pièce Alice engageait un dialogue animé avec une autre femme. Gertrude s’arrêta brusquement de parler, se tourna vers les deux femmes et ordonna, sur un ton agressif, de baisser la voix. C’était on ne peut plus efficace: ily eut un silence de mort.

Copyright © 2006 Man Ray Trust.ADAGP

 


 

Franck D., Bohèmes, Calmann-Lévy, 1998.

RAY M., Autoportrait, Paris, ACTES SUD, 1998.

STEIN G., Lève bas-ventre, France, Editions Corti, 2013.

 

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